Filed under: décembre 2006
• Mardi, 21/11
9h45. En route pour le Parlement, les 1ères nouvelles de la crise me parviennent: VW Forest va restructurer de manière drastique. 3700 emplois vont disparaître. Je perds les pédales. François, mon chauffeur, me regarde, inquiet. La mauvaise nouvelle circulait depuis quelques jours déjà, mais personne n’avait tenu compte de ce scénario catastrophe. Mes pensées vont aussitôt aux quelques mille ménages qui bientôt perdront leur revenu ou une grande partie. Non seulement, les travailleurs VW sont confrontés à des temps durs et incertains, mais des fournisseurs perdront également leur emploi. J’ai fait inconsciemment le calcul: 6500 ménages, cela représente la moitié des ménages de Lommel.
10H00. J’essaie de me concentrer sur la déclaration de politique que je dois faire au Parlement. L’effroi y règne également. Un sentiment d’incrédulité et de compassion prédomine. Personne ne proteste lorsqu’on interrompt les discussions, si bien que je peux expliquer aux membres de la Commission l’état de la situation, à ce moment-là.
15h00. Il faut faire quelque chose. Nous ne pouvons nous laisser mettre de côte ainsi. Après la Commission, j’appelle le Premier ministre. Il est également effaré et combattif. Nous convenons de parler à la presse à 16h00. Les journalistes, venus en masse, ne comprennent pas plus pourquoi Forest est frappé si durement. Les travailleurs de Forest ont fournis d’énormes efforts pendant de nombreuses années pour faire de Forest le deuxième site le plus productif de VW en Europe. Mais la direction VW en Allemagne n’en tient apparemment pas compte.
17h30. Verhofstadt et moi-même recevons les représentants syndicaux abattus au 16 rue de la Loi. Ils sont choqués et ne parviennent pas à croire que leur Forest en est là, malgré les efforts. Ils ont peur, peur de ce que le futur leur apportera. L’usine ne peut survivre avec 1500 travailleurs. VW à Forest va-t-il continuer d’exister ou vaut-il mieux ne pas en rêver? Je ne le sais moi-même pas très bien encore mais je commence à craindre un scénario d’extinction.
Le soir, je discute encore longuement avec mon chef de cabinet, Luc Vanneste, de ce qui s’est passé aujourd’hui. Sa combativité, si tard le soir, me frappe. Les temps deviennent difficiles, dit-il, mais devant un tel drame, il faut serrer les rangs, conclue-t-il. Le Gouvernement et les syndicats vont agir de concert, c’est certain!
• Mercredi, 22/11
08h00. Les journaux ne parlent que de ça. Je lis des réactions de colère de travailleurs de VW et de fournisseurs. La manière dont les travailleurs de Forest ont été traités par M. Winterkorn et consorts contraste avec la nouvelle réconfortante que la SNCB est prête à engager une partie des travailleurs qui sont mis sur la touche.
09.00 Le Premier ministre et moi-même expliquons au Cabinet restreint les dernières évolutions. Ensuite, je me dépêche vers le marché aux Herbes, le siège du parti. J’y ai rendez-vous avec mon président de parti. Nous convenons que Frank (Vandenbroucke) et moi-même mettrons tout en œuvre, en coulisse, pour aider autant que possible les victimes. Johan, de son côté, restera en contact étroit avec les syndicats.
11h00. Aujourd’hui, j’avais prévu de présenter à Koekelberg, la Kids-ID, la carte d’identité électronique pour les enfants de moins de douze ans. Mais je ne me voyais pas, à pareil moment, en train de tenir une joyeuse conférence de presse, alors qu’un drame humain est en train de se déchaîner à Forest. Je l’ai reportée et à la place, je prépare mon discours pour la Commissaire européenne au Développement régional, plus tard, ce jour-là.
17h00. Les quatre Ministres régionaux de l’Emploi et moi-même avons rendez-vous avec la Commissaire européenne au Développement régional, Danuta Hübner. Elle nous assure que ses collaborateurs sont à la disposition de la cellule de crise que nous créeront demain. Elle se déclare prête à réorienter les fonds européens encore disponibles pour 2006, de sorte que l’on peut les engager pour renforcer les projets existants pour la formation et l’accompagnement des demandeurs d’emploi dans leur recherche d’un nouvel emploi. Après la discussion constructive et après que j’ai parlé à la presse, mon chauffeur m’attend pour me conduire chez moi. Il est temps de recharger ses batteries.
19h45. Je suis enfin à la maison. Mon fils, Sam (8 ans) me demande pourquoi je ne suis plus rentré à la maison pendant quelques jours. Je lui explique ce qui se passe à Forest et, de son regard le plus sérieux, fait comme s’il comprenait. Il ne proteste dès lors pas lorsqu’une heure plus tard, je pars de nouveau pour Bruxelles.
Sur le retour vers Bruxelles, j’appelle encore Erik Donckier pour un dernier état de la situation.
• Jeudi, 23/11
07h00. Je prends le journal et remarque que l’appel pour une prime de licenciement confortable retentit toujours plus fort. “Allons-nous devoir assurer à cette usine quelques mille Polos? Personne n’y croit pourtant”, suggère un travailleur VW de 44 ans, l’air démoralisé. Il pense que c’est peut-être mieux de partir avec un parachute doré que de sombrer doucement avec l’usine. Je comprends cette réaction amère. Après de nombreuses années d’efforts, les travailleurs de Forest attendent enfin quelque chose en retour de Volkswagen.
08h00. La cellule de crise se réunit pour la première fois au cabinet du Ministre bruxellois de l’Emploi, Cerexhe. Tous les Ministres de l’Emploi agissent de concert: accompagner un nombre maximal de personnes vers un nouvel emploi; cela tourne autour de cela. Á ce moment-là, les querelles communautaires semblent tout à coups vaines et bien loin.
Le gouvernement n’est pas le seul à chercher des solutions. De plus en plus d’entreprises et d’organisations manifestent leur intérêt pour aider une partie de victimes à trouver un nouvel emploi.
Le reste de la journée est également rempli: Conseil des ministres, une séance de questions de deux heures au Parlement et une réunion avec le Commissaire européen à l’Emploi, Spidla.
• Vendredi, 24/11
09h00. J’ai rendez-vous avec M. Di Rupo, notre président de parti et Laurette Onkelinx. Nous discutons d’un certain nombre de dossiers et bien entendu de Volkswagen.
Le Conseil des ministres se prolonge de deux heures. Je dois annuler mon rendez-vous avec Pierre Vrancken de Ford Genk. Par solidarité avec les travailleurs de VW Forest, il est venu à Bruxelles avec toute une délégation. Je ne peux malheureusement pas les recevoir.
15h00. Dans l’après-midi, d’autres dossiers requièrent mont attention. Un certain nombre d’inspecteurs viennent m’expliquer où se déroulera la prochaine opération de grande envergure du SIRS (Service d’information et de recherche sociale).
17h00. Je suis invité à la présentation festive du livre d’Erica Claessens “Wie omhoog kijkt, ziet geen grenzen” (“Celui qui regarde le ciel, ne voit pas de frontières”). Le livre esquisse les récits de la vie de 22 personnes travaillant dans le système des titres-services et qui ont ainsi reçu une nouvelle chance de vie meilleure. Ce sont des récits pleins d’espoir: tous ces gens qui ont connu une série de déboires et qui n’ont pas baissé les bras. J’écoute des témoignages de personnes qui, grâce à leur nouvel emploi, ont repris goût à la vie. Les récits enthousiastes et humains me touchent, encore un peu plus maintenant.
• Samedi, 25/11
Je n’ai pas été à la maison de toute la semaine et maintenant, je suis seul à la maison. Ingrid travaille, Nathalie est au basket et Sam est parti à une après-midi de jeux. C’est le monde à l’envers…
Vers midi, je reçois le premier signe provisoire quelque peu positif de l’Allemagne. Le célèbre quotidien Der Spiegel annonce que l’administrateur délégué de VW (Winterkorn) souhaite confier à Forest la production de l’Audi A1 en 2009. Tout comme les syndicats, je réagis avec une positivité prudente. Je ne veux pas m’emballer trop vite mais je suis tout de même soulagé qu’en Allemagne, on discute encore d’un avenir pour VW Forest. J’appelle le Premier ministre et nous nous concertons sur la manière de réagir à ces communiqués.
• Dimanche, 26/11
Je m’active toute la journée à Lommel. Je tiens une séance de casse-tête avec le nouveau collège échevinal sur l’avenir de notre ville. Mon téléphone m’interrompt continuellement. “Quel est mon opinion sur les rumeurs selon lesquelles l’Audi A1 viendrait à Bruxelles”? Et bien, j’attends. Je veux d’abord avoir des précisions de M. Winterkorn. Il est grand temps pour les travailleurs de Forest de savoir où ils en sont. Je préfère me baser sur le fait que VW n’a pas fermé une seule usine, ces cinquante dernières années, bien que les six sièges de l’Allemagne de l’Ouest sont déficitaires. L’on peut construire sur des faits, avec des rumeurs, la prudence est toujours de mise.
• Lundi, 27/11
Premier rendez-vous de la journée à Hasselt: une action de grande envergure dans le cadre de la lutte intensifiée contre la fraude sociale. Je suis témoin lorsque mes inspecteurs entrent dans un énorme chantier, ils cherchent des infractions.
Entre-temps, les syndicats européens se réunissent encore, sous la direction d’Osterloh. Nos syndicats demandent le soutien de leurs collègues européens. La coopération semble être le maître-mot pour tout le monde. Il ne peut être question de faire cavalier seul
J’appelle mon chef de cabinet, Luc. Á ma demande (mais aussi de son propre chef), il s’est rendu à Forest, pour parler lui-même avec les victimes. Un journal n’est qu’un journal, dit-il toujours. Luc me raconte ensuite qu’il a vu beaucoup de gens, tous inquiets. Leur avenir est incertain. Auront-ils encore longtemps un travail? Ces factures seront-elles encore payées? Il est entré dans l’usine avec le délégué principal. Dans une usine il doit y avoir du bruit et du mouvement mais l’usine de VW Forest est paralysée et souffre. Seule l’administration des salaires travaillait, car les gens sont (pour le moment) encore payés. Dans le bureau de la délégation syndicale, c’était un va et vient. Les délégués se préparaient pour les négociations. Ils se montraient forts mais ils étaient déçus et en colère, conclue Luc.
• Mardi, 28/11
12h00. J’ai de nouveau une réunion avec Luc Cortebeeck de la CSC et Rudy De Leeuw de la FGTB. Nous avons rendez-vous chez le Premier ministre. Pendant que nous attendions au De Leeuw, ce dernier tient, un exposé d’une minute sur le bouquet, la robe, la saveur et l’arrière-bouche du vin qu’il nous sert fièrement. Mais nous ne sommes pas descendus au 16 rue de la Loi pour tailler une bavette sur les plaisirs de la vie. Un dossier plus sérieux est à l’ordre du jour, nous repassons rapidement à l’ordre du jour. Nous discutons de l’évolution de la situation et nous nous briefons sur ce qui nous attend. Qui ose encore prétendre que les syndicats et le gouvernement ne sont pas sur la même longueur d’onde?
Dans l’après-midi, mes deux chefs de cabinet, Luc et Jean-Louis, ont rendez-vous avec Bruno Schröder de Microsoft et des gens de Randstad. Ils discutent des possibilités d’un programme de formation ICT pour les travailleurs de Forest qui seront licenciés.
• Mercredi, 29/11
Les syndicats commencent à se montrer sceptiques quant au scénario d’une période de transition jusqu’en 2009. Ils plaident pour que l’on prolonge la production de la Golf à Forest jusqu’à la création d’un nouveau modèle. Entre-temps, les travailleurs VW de l’usine automobile continuent d’écumer le pays. Ils mobilisent leurs collègues pour venir avec eux à la manifestation du samedi suivant.
La solidarité est grande.
Les journaux annoncent qu’Agoria a déjà environ 1500 postes vacants pour les travailleurs de VW Forest. J’ai bientôt un entretien avec la direction de Hansen Transmissions de Lommel. Ils sont, eux aussi, prêts à proposer un nouvel emploi à des travailleurs licenciés. Ça fait plaisir que des gens de ma propre ville aident à trouver des solutions.
François me ramène à Bruxelles. J’ai encore un rendez-vous avec les syndicats de Forest et avec IG Metall. Ce dernier souligne que vendredi, c’est le jour J.
• Jeudi, 30/11
07h30. Sur la route pour Bruxelles, je lis à la une des journaux que notre cher agitateur Jean-Marie Dedecker s’est affilié au N-VA. Comme c’est surréaliste, comme si, après des jours à avoir la tête dans le dossier Forest uniquement, je me retrouvais nez à nez avec la politique politicienne de la rue de la Loi. Mais bon, le N-VA a au moins fourni un emploi à une personne.
09h30. Le Ministre-Président du Land de Basse-Saxe, Wulff est en visite. La presse se retrouve amassée, pour la énième fois cette semaine, dans le hall du 16 rue de la Loi, espérant glaner de grandes explications de M. Wulff. Mais elles ne sont pas venues. Beaucoup de bonnes intentions et de belles paroles mais ça en reste là. L’on continue d’attendre Winterkorn. Demain (espérons-le), il lèvera l’incertitude qui règne chez tout le monde. Vendredi, c’est le jour J.
Tout de suite après, je reçois la visite du Ministre italien de l’Emploi. Il est en visite dans notre pays dans le cadre du Conseil européen et souhaite profiter de l’occasion pour faire plus ample connaissance. Il me parle alors de la sérieuse restructuration qui a eu lieu il y a 20 ans chez Fiat: 50.000 travailleurs licenciés d’un seul coup. Il me souhaite ensuite bonne chance.
Á 17h00, j’ai un entretien avec Gerd Andres, Secrétaire d’État allemand du Travail, lui même de Basse-Saxe. Il sait que nous rencontrons le lendemain Piëch et Winterkorn, et nous fait savoir que ces messieurs accorderont “quelque chose”.
19h30. Je suis attendu à la réunion des parents de Sam. Je suis intrigué. Les résultats de mon fils sont encore moins prévisibles que ce que Winterkorn va nous annoncer demain. Il s’avère que Sam a un bon bulletin: trois huit, trois dix et les reste, des neuf. Il est assez content de lui! J’espère que les Allemands également feront aussi bonne impression, demain.
• Vendredi, 01/12
10h00. Le Premier ministre et moi-même rencontrons enfin les directeurs de Volkswagen, Martin Winterkorn et Ferdinand Piëch. Nous avons rendez-vous au 16 rue de la Loi. Les messieurs Allemands se faufilent par la porte de derrière pour tromper la presse. Ils s’engagent à accorder, à partir de 2009 l’Audi A1 à Forest à condition que Forest puisse se mesurer à la concurrence salariale, entre autres de l’usine en Moselle. Pour la production de cette voiture, il faut 3000 travailleurs. Comment on ne sait pas encore précisément comment l’on doit surmonter la période 2007-2008; VW doit d’abord faire soi-même le ménage. Ils affirment comprendre qu’il faut trouver un modèle de passerelle et déclarent être prêts à réfléchir à la question.
Avant d’informer la presse, nous faisons un état de la situation avec les syndicats. Tout le monde continue de se poser des questions, tant les syndicats que le gouvernement, mais les négociations entre les syndicats et la direction de l’entreprise restent la principale priorité. On n’est pas encore arrivé à la fin de l’histoire de Forest. Il y aura encore beaucoup de négociations. Mais je m’en tiens à mon premier engagement: je souhaite trouver une solution pour chacune des victimes, une par une.